Les orages et les impressionnantes inondations au centre de la France auront malheureusement abrégé notre court périple en France profonde. Mais ce dernier nous laissera quand même de nombreux et mémorables souvenirs notamment quand, en raison des intempéries, nous devons nous réfugier, bien involontairement, dans un camp de nudistes! Non, il n’y a pas de photos!
Mais soyons sérieux.
Il y a quelques jours, nos amis, Annie et Pierre Régior, nous ont transmis une nouvelle lettre, récit de leur voyage en Arménie et le Haut-Karabagh. Comme promis, nous vous en faisons part.
Qu’ils soient ici remerciés pour nous avoir autorisés à publier une partie de leurs aventures.
M+D
« Bonjour,
Un petit poste frontière dans la vallée, quelques minutes de formalités, une poignée de mains du douanier et nous quittons le Karabagh pour retrouver l’Arménie.
Trois semaines passées dans le Haut-Karabagh s’achèvent. Trop vite, trop riches aussi pour que cette lettre en donne une image complète.
Un peu d’histoire sur ce pays qui ne vous dit sans doute pas grand-chose ! Le Karabagh, le Jardin noir par ses forêts et la teinte de sa terre, a la dimension d’un petit département français et une population de 140 000 habitants. De 1991 à 1994, une « guerre de libération » a opposé la population arménienne du Karabagh à l’armée azérie dans cette région historiquement arménienne mais rattachée arbitrairement à l’Azerbaïdjan turcophone par Staline. Trente mille morts dans un pays qui comptait alors près de 400 000 habitants.
Les cimetières à l’orée des villages gardent la mémoire de ces années. Les tombes représentent des hommes en tenue de combat et des civils en fichu et bonnet de laine… Des victimes azéries pas de traces car les villes et les villages où elles vivaient ont été abandonnés, détruits pendant les combats ou plus tard pour interdire tout idée de retour. Le Karabagh est redevenu arménien, totalement arménien, malgré les efforts faits par l’Azerbaïdjan pendant la période soviétique pour coloniser la région en installant massivement des familles azéries.
1994. Les Arméniens du Haut-Karabagh prennent l’avantage sur les troupes de l’Azerbaïdjan et un cessez-le-feu conclu sous l’égide de la Russie, des États-Unis et de la France établit l’indépendance de fait de leur région.
Le Karabagh échappe à la curiosité des touristes car il est difficile d’envisager sa découverte durant un court séjour en Arménie et de ce pays-là la guerre est souvent la seule image retenue.
Lilit a 26 ans ; elle parle le français appris à l’Université de la Capitale Stepanakert. Elle nous accompagne souvent, jouant l’interprète auprès des gens rencontrés qui parlent « seulement » le dialecte du Karabagh, l’arménien et le russe ! La présence de Lilit, la gentillesse naturelle des Karabaghsti suffisent à rendre notre voyage passionnant.
Les ressources propres du Karabagh sont limitées aux produits de l’activité minière (cuivre et or) et à l’agriculture (raisin, grenades, tabac, légumes). L’Arménie voisine et la diaspora maintiennent à flot une économie fragile.
Dimanche 28 septembre. Monsieur Rochebloine député de Saint-Chamond et président du cercle d’amitié franco-arménien prend la parole d’une petite estrade plantée dans la cour de l’école maternelle toute neuve du village d’Harav, à une vingtaine de km de Stepanakert. Face à lui, des familles d’agriculteurs dont les enfants agitent des petits drapeaux karabaghtsi et français. La construction de l’école a été financée par une famille d’origine arménienne vivant à Saint-Chamond et présente dans l’assistance. C’est que le Karabagh indépendant constitue pour tous les Arméniens un enjeu symbolique majeur : la reconquête de terres historiques et il convient de donner des atouts à la jeune république. Une part importante de l’aide apportée par la diaspora consacrée habituellement à des projets en Arménie s’est depuis quelques années orientée vers le Haut-Karabagh pour la construction d’écoles, de routes, d’équipements hospitaliers.
Robert a un verger de grenadiers. La récolte n’aura lieu que dans deux semaines mais il a cueilli pour nous quelques fruits bien mûrs et nous prenons le chemin de sa maison pour le repas. Robert a 42 ans, quelques terres et du matériel qu’il loue aux agriculteurs voisins. Nous mangeons sur la terrasse abritée de l’orage. Dans la lumière brève des éclairs, Robert nous montre les hangars sur la ligne de crête à quelques centaines de mètres d’où nous nous trouvons. C’est ici qu’il stocke paille et matériel agricole. Dans ces constructions sommaires, les villageois se réfugiaient lors des bombardements azéris, si près des lignes ennemies qu’ils échappaient ainsi aux canons détruisant les habitations qu’ils venaient d’abandonner. Robert et ses quatre frères ont combattu contre Azerbaïdjan. Le plus jeune a perdu la vie tout comme le père de Lilit lorsqu’elle avait quatre ans.
La « jeep » UAZ (de fabrication soviétique) tressaute sur la piste défoncée. Sarkis l’appelé et Zaven l’officier nous conduisent sur la « ligne de contact » qui sépare l’armée du Karabagh et celle de l’Azerbaïdjan. Nous traversons Aghdam une ville azérie conquise par les Karabaghtsi en 1994. D’une agglomération de 40 000 habitants ne subsistent que des pans de murs gagnés par la végétation. Deux minarets se dressent au milieu des ruines témoins insolites du désastre. Nous fonçons maintenant à travers la plaine voguant sur les ornières comme sur une mer en furie. Destination : un relief construit à grand renfort de bulldozers. C’est la première ligne de défense du Karabagh. Par une étroite meurtrière, on distingue, à 400 m de là l’Azerbaïdjan et son remblai protecteur. Les tirs des snipers font régulièrement des victimes de chaque côté de la ligne de démarcation. Nous partageons le café accompagné d’une tartine de caviar d’aubergine et nous quittons les soldats en empruntant la tranchée qui nous conduits à couvert vers la « jeep » où patiente Sarkis.
Curieux voyage dans ce pays entre guerre et paix. Images de paix : vendanges, récolte des feuilles de tabac, tissage des tapis, gargotes du bord de route où l’on nous sert le hènguialovhats, le pain aux herbes, arrosé de touti oghi l’eau de vie de mûres d’arbre à 63°. Images de guerre : convois militaires, canons inclinés vers l’horizon, treillis et démarche martiale. Nous garderons de ce pays grand comme un mouchoir de poche l’image de l’incroyable attachement des gens à leur jardin noir et celle d’une incomparable hospitalité.
Prochaine étape Gyumri où a commencé il y a dix semaines notre voyage en Arménie. Nous nous sommes faits dans cette ville quelques amis que nous retrouverons avec plaisir avant de prendre la route du retour.
Dans trois semaines environ nous serons en France.
Nous vous embrassons.
Annie et Pierre »
A bientôt!