Bonjour à tous,
L’année précédente, il sillonnait les pistes de la Terre de Feu avec leur Toyota surmonté d’une cellule Azalaï, et l’année suivante, toujours seul et après avoir traversé la Sibérie, il découvrait la Mongolie, y retournait un an plus tard en été par la route et en hiver par avion.
En 2012 et 2013, il parcourait l’Afrique du Sud pour nous ramener, comme toujours, de magnifiques photos présentées dans d’impressionnants montages audio-visuels.
Le 9 juillet dernier, Annie et Pierre Régior nous annonçaient leur départ pour un voyage de quatre mois à la découverte de la Géorgie et de l’Arménie ainsi qu’à la redécouverte de la Turquie de l’Est. Nous citons leur courriel du mois dernier juste avant de partir:
« … La route jusqu’en Turquie, nous l’avons parcourue une première fois en 1974 lors d’un voyage en Afghanistan à bord d’une ancienne ambulance militaire américaine de marque Dodge datant de 1949 ! Les performances du véhicule étaient modestes, sa consommation excessive, son confort rustique. Notre route avait traversé le nord de l’Italie, l’ex-Yougoslavie, la Bulgarie et fait étape à Istanbul avant de s’enfoncer dans les mystères magnifiés de l’Asie des années Katmandou.
De la Turquie, nous aurons plaisir à retrouver les matinées lumineuses, l’accueil, les pauses accompagnées de thé, d’abricots juteux, de pastèque. Mais c’est la part d’ombre de ce grand pays qui nous attire plus particulièrement dans ce voyage, cette mémoire engloutie, niée, celle de la présence arménienne et du génocide de 1915. Des traces existent en Anatolie, enfouies dans les mémoires, dans le huis clos des familles, dans les ruines des églises. Ces traces presque invincibles nous les suivrons jusqu’en Arménie, jeune et minuscule État rescapé d’une grande civilisation. C’est dans ce pays que nous passerons l’essentiel de ce voyage. La Géorgie en sera une étape avec en toile de fond les crêtes enneigées de la chaîne du Caucase.
Ils sont maintenant en Arménie et nous ont autorisés à vous présenter leurs récits de voyage. Un grand merci à eux!
11.08.2014
A 6’000 KM DE VOUS …
Première lettre de notre voyage en Arménie. Nous reprenons l’habitude de nos précédents périples : vous raconter des moments vécus, des impressions fugaces ou durables qui ponctuent nos voyages.
Un mois sur la route, 6 500 km parcourus, 9 frontières franchies… Les chiffres froids pour une route chaude sur le goudron fondu du plateau anatolien, dans les vallées étroites de la chaîne du Caucase, dans les draps moites des premières nuits arméniennes.
L’Histoire de l’Arménie se résume souvent au génocide de 1915. Quelques mots sur cette tragédie qui débute à la fin du 19ème siècle pour se poursuivre quelques années encore après la première guerre mondiale. Un décompte effrayant : plus d’un million de victimes de pogroms, d’exécutions sommaires et de déportation poussant jusqu’à la mort des centaines de milliers d’Arméniens vers le désert au sud de L’Euphrate. Un tiers de la population de l’espace turc actuel était, avant le génocide, arménien. N’y subsistent aujourd’hui que quelques milliers des descendants le plus souvent islamisés.
Les rescapés du génocide de 1915 ont émigré en France et aux États-Unis. Ils possèdent également un État grand comme un région française et peuplé de 3 millions d’habitants, coincé entre Turquie, Géorgie, Azerbaïdjan et Iran.
3 faits ont décidé de ce voyage : l’importante diaspora arménienne dans notre région qui a toujours suscité pour nous une curiosité pour cette culture ; nos séjours successifs dans l’Est turc où plane « le fantôme arménien » et l’envie de découvrir ce que cachent les « images d’Épinal » de ce pays : les belles églises de pierre dans l’ombre tutélaire du Mont Ararat.
Notre première étape arménienne : Gyumri. Le mauvais état des routes n’est pas la seule difficulté d’un voyage ici ; les habitants de l’Arménie parlent l’arménien oriental et le russe, langues que nous ne connaissons pas. Pour surmonter cette difficulté, nous avions pris, avant notre départ, des contacts avec des Arméniens francophones. Dès notre arrivée à Gyumri, avant-même nos premiers rendez-vous, nous sommes interpelés amicalement par des gens parlant quelques mots de notre langue. Certains ont vécu en France, d’autres y ont des parents, d’autres encore ont étudié au lycée français de la ville. C’est que des liens forts existent entre l’Arménie et la France depuis des siècles renforcés par la venue dans notre pays de rescapés du génocide. Dès le premier jour, nous percevons cette proximité affective.
Les événements récents survenus à Gyumri donne la mesure des catastrophes qui jalonnent l’Histoire arménienne. 7 Décembre 1988, 11 h 40. L’Arménie est encore une république soviétique isolée au sud de L’URSS. Gyumri est la seconde ville du pays avec 280 000 habitants et ses grandes usines de textile. En quelques minutes, la ville est détruite par un tremblement de terre provoquant la mort de 30 000 personnes.
26 ans plus tard, Gyumri porte encore les traces du séisme. La population n’est plus que de 70 000 habitants car une seconde catastrophe a touché la ville suite à l’indépendance de l’Arménie en 1991 : l’industrie textile, grande pourvoyeuse d’emplois, a perdu l’ensemble des débouchés vers les républiques de l’ex-empire devenues indépendantes.
Gyumri est une ville somnolente à la croisée de l’Occident et de l’Orient. Dans les venelles du marché aux senteurs d’épices et de fruits, les marchands jouent au jacquet. Nous retrouvons ici l’atmosphère des bazars de l’Iran voisin. Plus loin, en bordure de la vaste place cernée de bâtiments à l’architecture soviétique, quelques cafés sont installés dans l’ombre bienveillante : torpeur méditerranéenne…
Nous vous embrassons.
05.09.2014
SUR LES PENTES DU MONT ARAGATZ
Vous avez bien lu : cette lettre a pour cadre le Mont Aragatz, point culminant de l’Arménie à 4 091 m.
Après quelques jours passés dans la douceur de la rive du lac Sevan, nous avons retrouvé la fournaise de la Capitale. Erevan est une ville plaisante aux larges avenues, aux nombreux parcs et à l’architecture de tuf brun, beige et rosé. Mais l’été y est étouffant et la ville ne s’anime qu’au crépuscule lorsque, sur les trottoirs encore brûlants, les gens déambulent en quête d’une fraîcheur qui ne viendra pas.
Trois heures donc, par des pentes en lacets serrés qui nous transportent de 1 000 à plus de 3 000 m, de la chaleur des rues à l’âpreté des pâturages et de la rocaille, de l’élégance racoleuse des urbains à la vie rude des bergers. La montagne de l’Aragatz, c’est le royaume des Kurdes yézidis, petite communauté originaire d’Irak qui a essaimé dans tout le Moyen-Orient. Contrairement aux autres Kurdes, les Yézidis ne sont pas musulmans mais héritiers du paganisme des anciens Perses. Ils sont 30 000 en Arménie qui vivent d’activités pastorales. Nous rencontrons les premières familles à partir de 2 500 m d’altitude. Un camp se compose d’une vaste tente servant de lieu communautaire, de cuisine et d’atelier pour la confection du fromage, d’une roulotte aux allures de petit wagon utilisée comme chambre à coucher par les trois générations qui cohabitent. Autour, la terre battue et un enclos où les animaux sont rassemblés pour la nuit.
À 3 200 m, la route se termine à l’entrée d’une ancienne base militaire soviétique parfaitement identifiable par le désordre des hangars effondrés et des poteaux rouillés laissés en héritage. Ici débute le sentier qui permet, en quelques heures de marche, de gagner le sommet de l’Arménie.
Lorsque nous redescendons vers la plaine nous multiplions les étapes pour jouir quelques moments encore de la limpidité de l’air.
Notre route est semée de ces rencontres qui sont le premier bonheur du voyage : presque chaque jour, nous sommes invités à partager un repas et quittons nos hôtes les bras chargés de légumes, de fruits, de miel, le cœur tout remué de tant de gentillesse.
Annie et Pierre
PS. Depuis notre rencontre avec les bergers de l’Aragatz, nous avons appris que les Yézidis étaient massacrés en Irak. Dans un journal arménien, deux photos ont été mises en parallèle : la première date de 1915 et montre la fuite de villageois arméniens d’Anatolie devant la charge de soldats ottomans ; le second cliché date de quelques jours. C’est celui de la détresse de bergers yézidis irakiens face aux crimes des intégristes musulmans pour qui la religion n’est que le prétexte à leur folie sanguinaire.
À bientôt