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DES RÉCITS DE VOYAGES …

Bonjour à tous,

Nous voici de nouveau en route, pas très loin, dans le sud-ouest français. Après la Mongolie, nous désirions « faire une pause ». Cette année, nous renonçons à vous parler de « notre » voyage. Mais, …
En 2009, en Turquie à plus de 2’000 m d’altitude, sur le Nemrut Dag, nous avons rencontré un couple de Français qui, comme nous, voyageait à bord d’un 4×4. Il partait en Iran …

L’année précédente, il sillonnait les pistes de la Terre de Feu avec leur Toyota surmonté d’une cellule Azalaï, et l’année suivante, toujours seul et après avoir traversé la Sibérie, il découvrait la Mongolie, y retournait un an plus tard en été par la route et en hiver par avion.

En 2012 et 2013, il parcourait l’Afrique du Sud pour nous ramener, comme toujours, de magnifiques photos présentées dans d’impressionnants montages audio-visuels.

Le 9 juillet dernier, Annie et Pierre Régior nous annonçaient leur départ pour un voyage de quatre mois à la découverte de la Géorgie et de l’Arménie ainsi qu’à la redécouverte de la Turquie de l’Est. Nous citons leur courriel du mois dernier juste avant de partir:

 

« … La route jusqu’en Turquie, nous l’avons parcourue une première fois en 1974 lors d’un voyage en Afghanistan à bord d’une ancienne ambulance militaire américaine de marque Dodge datant de 1949 ! Les performances du véhicule étaient modestes, sa consommation excessive, son confort rustique. Notre route avait traversé le nord de l’Italie, l’ex-Yougoslavie, la Bulgarie et fait étape à Istanbul avant de s’enfoncer dans les mystères magnifiés de l’Asie des années Katmandou.

Depuis cette longue échappée, nous avons pris goût à la liberté qu’offre une monture préparée longuement, chargée de tout le nécessaire et d’un peu de superflu.
 

De la Turquie, nous aurons plaisir à retrouver les matinées lumineuses, l’accueil, les pauses accompagnées de thé, d’abricots juteux, de pastèque. Mais c’est la part d’ombre de ce grand pays qui nous attire plus particulièrement dans ce voyage, cette mémoire engloutie, niée, celle de la présence arménienne et du génocide de 1915. Des traces existent en Anatolie, enfouies dans les mémoires, dans le huis clos des familles, dans les ruines des églises. Ces traces presque invincibles nous les suivrons jusqu’en Arménie, jeune et minuscule État rescapé d’une grande civilisation. C’est dans ce pays que nous passerons l’essentiel de ce voyage. La Géorgie en sera une étape avec en toile de fond les crêtes enneigées de la chaîne du Caucase.

 Chaque mois, nous vous enverrons un récit des étapes parcourues et de nos rencontres.  … »
 

Ils sont maintenant en Arménie et nous ont autorisés à vous présenter leurs récits de voyage. Un grand merci à eux!

 Bonne lecture.
 

11.08.2014

A 6’000 KM DE VOUS …

Première lettre de notre voyage en Arménie. Nous reprenons l’habitude de nos précédents périples : vous raconter des moments vécus, des impressions fugaces ou durables qui ponctuent nos voyages.

Un mois sur la route, 6 500 km parcourus, 9 frontières franchies… Les chiffres froids pour une route chaude sur le goudron fondu du plateau anatolien, dans les vallées étroites de la chaîne du Caucase, dans les draps moites des premières nuits arméniennes.

Nous avons roulé sans étape remarquable jusqu’au Lac de Van, dans l’extrême-est de la Turquie, non loin de la frontière iranienne. Nous aurions pu trouver plus court chemin pour gagner l’Arménie mais nous voulions revisiter, sur l’île d’Akhtamar, la belle église de pierre dorée qui domine le bleu du lac. Ce joyau est un des rares témoignages tolérés par les Turcs de la présence des Arméniens qui peuplaient cette terre s’étendant de la Méditerranée à la Mer Noire et à la Mer Caspienne. Cette étape, celles de Kars et d’Ani plus au nord, n’avaient d’autres buts que de nous préparer à la découverte de l’actuelle Arménie dont nous n’avions, lors d’autres voyages en Turquie, qu’effleuré la frontière.

L’Histoire de l’Arménie se résume souvent au génocide de 1915. Quelques mots sur cette tragédie qui débute à la fin du 19ème siècle pour se poursuivre quelques années encore après la  première guerre mondiale. Un décompte effrayant : plus d’un million de victimes de pogroms, d’exécutions sommaires et de déportation poussant jusqu’à la mort des centaines de milliers d’Arméniens vers le désert au sud de L’Euphrate. Un tiers de la population de l’espace turc actuel était, avant le génocide, arménien. N’y subsistent aujourd’hui que quelques milliers des descendants le plus souvent islamisés.

C’est que le peuple arménien, le premier à avoir adopter le christianisme comme religion d’État, a sans doute pris racine au mauvais endroit, à la croisée de puissances auxquelles il ne pouvait durablement résister : Arabes, Perses, Mongols, Ottomans, Russes.

Les rescapés du génocide de 1915 ont émigré en France et aux États-Unis. Ils possèdent également un État grand comme un région française et peuplé de 3 millions d’habitants, coincé entre Turquie, Géorgie, Azerbaïdjan et Iran.

  Les relations entre l’Arménie et ses voisins sont compliquées : la frontière avec la Turquie restera fermée aussi longtemps que le problème de la reconnaissance du génocide n’aura pas trouvé un début de solution. De 1991 année de son indépendance, jusqu’en 1995, l’Arménie a été en guerre avec l’Azerbaïdjan à propos du Haut-Karabagh. Depuis 1995, une « paix armée » fige la frontière de cette partie de l’Azerbaïdjan rattachée à l’Arménie. Les partenaires privilégiés de l’Arménie sont la Russie (l’enseignement du russe est obligatoire dans les écoles arméniennes) et l’Iran qui a trouvé dans les échanges avec son petit voisin, un moyen de contourner l’embargo occidental.
 

3 faits ont décidé de ce voyage : l’importante diaspora arménienne dans notre région qui a toujours suscité pour nous une curiosité pour cette culture ; nos séjours successifs dans l’Est turc où plane « le fantôme arménien » et l’envie de découvrir ce que cachent les « images d’Épinal » de ce pays : les belles églises de pierre dans l’ombre tutélaire du Mont Ararat.

 Voici dix jours, par un matin froid et brumeux, nous passions, à 2 000 m d’altitude, le petit poste frontière séparant la Géorgie et l’Arménie. De chaque côté de la ligne de crête, une route défoncée.
 

Notre première étape arménienne : Gyumri. Le mauvais état des routes n’est pas la seule difficulté d’un voyage ici ; les habitants de l’Arménie parlent l’arménien oriental et le russe, langues que nous ne connaissons pas. Pour surmonter cette difficulté, nous avions pris, avant notre départ, des contacts avec des Arméniens francophones. Dès notre arrivée à Gyumri, avant-même nos premiers rendez-vous, nous sommes interpelés amicalement par des gens parlant quelques mots de notre langue. Certains ont vécu en France, d’autres y ont des parents, d’autres encore ont étudié au lycée français de la ville. C’est que des liens forts existent entre l’Arménie et la France depuis des siècles renforcés par la venue dans notre pays de rescapés du génocide. Dès le premier jour, nous percevons cette proximité affective.

Les événements récents survenus à Gyumri donne la mesure des catastrophes qui jalonnent l’Histoire arménienne. 7 Décembre 1988, 11 h 40. L’Arménie est encore une république soviétique isolée au sud de L’URSS. Gyumri est la seconde ville du pays avec 280 000 habitants et ses grandes usines de textile. En quelques minutes, la ville est détruite par un tremblement de terre provoquant la mort de 30 000 personnes.

Dimanche midi, température 40°. Nous sommes attablés devant un plat de feuilles de vignes farcies agrémenté de fromage blanc, d’une salade de tomates et de concombres et des crêpes à la viande. Martin notre hôte était directeur de l’école française de la ville au moment du séisme.  Il ne sait par quel hasard, il a été dégagé vivant du bâtiment  effondré abritant l’école. Sa femme et ses deux enfants ont eux perdu la vie dans la maison où ils attendaient Martin pour le repas.
 

26 ans plus tard, Gyumri porte encore les traces du séisme. La population n’est plus que de 70 000 habitants car une seconde catastrophe a touché la ville suite à l’indépendance de l’Arménie en 1991 : l’industrie textile, grande pourvoyeuse d’emplois, a perdu l’ensemble des débouchés vers les républiques de l’ex-empire devenues indépendantes.

Gyumri est une ville somnolente à la croisée de l’Occident et de l’Orient. Dans les venelles du marché aux senteurs d’épices et de fruits, les marchands jouent au jacquet. Nous retrouvons ici l’atmosphère des bazars de l’Iran voisin. Plus loin, en bordure de la vaste place cernée de bâtiments à l’architecture soviétique, quelques cafés sont installés dans l’ombre bienveillante : torpeur méditerranéenne…

 Pendant quatre jours, nous avons découvert Erevan dans une chaleur étouffante.  Nos contacts francophones dans la capitale ont facilité les formalités administratives liées à la durée inhabituelle de notre séjour : mélange d’organisation soviétique, de nonchalance orientale et de gentillesse arménienne. Hier, nous avons pris de l’altitude et goûtons avec bonheur la fraîcheur des bords du lac Sevan.

Nous vous embrassons.

Annie et Pierre
 
 

05.09.2014

SUR LES PENTES DU MONT ARAGATZ

Vous avez bien lu : cette lettre a pour cadre le Mont Aragatz, point culminant de l’Arménie à 4 091 m.

Peut-être avez-vous pensé au Mont Ararat, symbole de l’Arménie, que les soubresauts de l’Histoire ont placé en Turquie autant dire pour les Arméniens du mauvais côté de la frontière…
 

Après quelques jours passés dans la douceur de la rive du lac Sevan, nous avons retrouvé la fournaise de la Capitale. Erevan est une ville plaisante aux larges avenues, aux nombreux parcs et à l’architecture de tuf brun, beige et rosé. Mais l’été y est étouffant et la ville ne s’anime qu’au crépuscule lorsque, sur les trottoirs encore brûlants, les gens déambulent en quête d’une fraîcheur qui ne viendra pas.

Puis nous avons repris de la hauteur en escaladant les pentes du Mont Aragatz à trois heures de la Capitale. Les distances sont courtes dans ce pays mais les routes sont si tortueuses et bosselées qu’un déplacement se mesure au temps nécessaire pour le parcourir.
 

Trois heures donc, par des pentes en lacets serrés qui nous transportent de 1 000 à plus de 3 000 m, de la chaleur des rues à l’âpreté des pâturages et de la rocaille, de l’élégance racoleuse des urbains à la vie rude des bergers. La montagne de l’Aragatz, c’est le royaume des Kurdes yézidis, petite communauté originaire d’Irak qui a essaimé dans tout le Moyen-Orient. Contrairement aux autres Kurdes, les Yézidis ne sont pas musulmans mais héritiers du paganisme des anciens Perses. Ils sont 30 000 en Arménie qui vivent d’activités pastorales. Nous rencontrons les premières familles à partir de 2 500 m d’altitude. Un camp se compose d’une vaste tente servant de lieu communautaire, de cuisine et d’atelier pour la confection du fromage, d’une roulotte aux allures de petit wagon utilisée comme chambre à coucher par les trois générations qui cohabitent. Autour, la terre battue et un enclos où les animaux sont rassemblés pour la nuit.

Pour échanger avec les bergers, il faut passer le barrage des chiens, molosses aux oreilles coupées qui protègent le bétail des attaques des loups. Leurs aboiements font sortir de la tente deux femmes occupées à préparer le panir, le fromage de brebis. On nous invite sous la grande toile pour un café, un verre de vodka, une tomate, un concombre, le pain et le fromage. Nous nous apprêtons à prendre congé lorsque qu’arrive de la plaine une famille venue échanger ses produits : prunes, raisin et légumes contre fromage. La proximité des agriculteurs permet aux Yezidis un échange sans intermédiaires. On reprend place sur les chaises bancales pour un nouveau repas et une nouvelle rasade de vodka… Le soir venu, les troupeaux reviennent au campement et la traite commence avec en fond de scène le sommet enneigé de l’Ararat nimbé dans la chaleur de la plaine. 
 

À 3 200 m, la route se termine à l’entrée d’une ancienne base militaire soviétique parfaitement identifiable par le désordre des hangars effondrés et des poteaux rouillés laissés en héritage. Ici débute le sentier qui permet, en quelques heures de marche, de gagner le sommet de l’Arménie.

Nous campons par une belle nuit étoilée et une température de 7° : un vrai luxe à s’offrir dans l’été étouffant du Sud-Caucase.
 

Lorsque nous redescendons vers la plaine nous multiplions les étapes pour jouir quelques moments encore de la limpidité de l’air.

Hovannès s’installe chaque été, avec famille et abeilles, sur les pentes de l’Aragatz à 2 200 m d’altitude. Son campement avec tente et roulotte ressemble à celui des voisins « du dessus », les bergers yézidis. Ici pas de troupeau mais une trentaine de ruches bourdonnantes qui produisent le miel qu’Hovannès vend aux gens de passage. Sa fille connaît quelques mots d’anglais, bien assez pour comprendre l’invitation qui nous est faite de partager le repas de la famille. Tomates et concombres parfumés de coriandre, de menthe, de persil et d’oignons tendres, fromage, ragout de poulet, pastèque et miel, le tout accompagné du lavash, le pain arménien, galette fine et craquante comme un biscuit.
 

Notre route est semée de ces rencontres qui sont le premier bonheur du voyage : presque chaque jour, nous sommes invités à partager un repas et quittons nos hôtes les bras chargés de légumes, de fruits, de miel, le cœur tout remué de tant de gentillesse.

 Depuis un mois nous découvrons l’Arménie. Dans quelques jours, nous serons dans le Haut-Karabagh, petit territoire peuplé majoritairement d’Arméniens que Staline dans son machiavélisme maladif avait rattaché à l’Azerbaïdjan musulman. Lors de l’effondrement de l’empire soviétique, les Arméniens du Karabagh aidés de leurs frères d’Arménie se sont soulevés et ont obtenu une indépendance qu’aucun État au monde ne reconnaît. Nous avons noué des contacts au Karabagh qui nous font espérer de belles découvertes. Nous vous parlerons dans la prochaine lettre.
 

Annie et Pierre

 

PS. Depuis notre rencontre avec les bergers de l’Aragatz, nous avons appris que les Yézidis étaient massacrés en Irak. Dans un journal arménien, deux photos ont été mises en parallèle : la première date de 1915 et montre la fuite de villageois arméniens d’Anatolie devant la charge de soldats ottomans ; le second cliché date de quelques jours. C’est celui de la détresse de bergers yézidis irakiens face aux crimes des intégristes musulmans pour qui la religion n’est que le prétexte à leur folie sanguinaire.

Dès que nous disposerons de nouvelles lettres ou courriels de nos amis, nous vous en ferons part. Bonne lecture!

À bientôt